2012/11/20

La Lettre de Leader Sindycaliste Ahmed Tlili à BOURGUIBA

Une autre vision de la Tunisie : La Lettre d’Ahmed Tlili à BOURGUIBA

من ‏Ahmed Tlili - الزعيم النقابي أحمد التليلي‏ في ‏‏16 أغسطس، 2011‏، الساعة ‏10:50 صباحاً‏ ·‏
Au seuil de la dixième année d’indépendance et au moment, ou le Peuple Tunisien traverse l’une des phases les plus critiques de son histoire, mon devoir me commande d’insister encore une fois auprès de vous pour demander de repenser, sans passion, la politique ou, plus exactement, les méthodes de gouvernement qui ont conduit la Tunisie a une situation si grave aujourd’hui qu’elle risque de devenir, dans un proche avenir sans issue.
Conçu et rédigé dans le maximum de sérénité, le présent message n’a d’autre sens que celui de me permettre de continuer à contribuer, dans la mesure de mes modestes moyens, au service de ce peuple pour lequel nous avons tant souffert ensemble, en même temps, de tacher d’éviter a votre noble et longue mission un échec que l’histoire ne manquera pas d’associer a votre nom.
Ce double souci s’explique a la fois par ma volonté de persévérer dans l’action en faveur de notre peuple, aux destinées duquel vous présider maintenant et par la vieille amitié qui nous lie et qui m’incite a vous rappeler la phrase historique que vous avez prononcée, les larmes aux yeux, devant le Bureau Politique du Parti, le jour ou vous avez été investi des responsabilités du Pouvoir : « La tache qui m’attend est trop lourde pour que je puisse l’assumer sans votre concours : s’il m’arrive de me tromper, votre devoir est de me reprendre« .
La même émotion, que je ressentais a l’époque, ou que j’écoutais attentivement ces propos, me saisit a l’instant même ou j’écris ces lignes pour vous convaincre des véritables réalités tunisiennes actuelles, des dangers qu’ elles comportent et des solutions possibles faciles a adopter dans l’immédiat en vue d’y parer a temps. Car le panorama de la vie publique tunisienne actuelle semble a l’observateur superficiel et même a certains dirigeants caractérisé par quatre traits dominants :
  1. I. Un pouvoir fort exercé exclusivement par le Chef de 1’Etat
  2. II. Une gestion saine et efficiente des affaires politiques économiques et sociales.
  3. III. Une satisfaction générale marquée par l’approbation unanime de toutes les couches de la population.
  4. IV. Et enfin, comme corollaire, la stabilité réelle et la confiance totale en l’avenir.
Or ce ne sont là que des apparences cachant des réalités nettement différentes sinon contraires qui appellent un examen minutieux et objectif de la situation sous peine de se trouver un jour dépassé par les évènements.
UN PEUPLE ACCUSE DE MANQUE DE MATURITE
Le meilleur moyen d’arriver a une conclusion positive est de commencer par faire une courte rétrospective sur notre passé récent pour en dégager les enseignements susceptibles de vous aider à trouver la solution du problème.
Notre succès dans la phase de lutte pour la libération nationale est dû en majeure partie, a deux constantes que nous n’avons jamais perdues de vue et qui ont toujours guidé notre action, a savoir :
I) Un régime qui s’impose a un peuple par la force et refuse de l’associer a la gestion de ses propres affaires est fatalement voué a l’échec. La meilleure preuve en a été fournie par notre propre accession à l’indépendance. Le peuple tunisien. qui est pourtant l’un des plus petits de la terre, est arrivé, parmi les premiers, a secouer la tutelle de l’une des plus grandes nations du monde, précisément parce que le régime du protectorat, qui lui avait été impose par la force, s’obstinait a vouloir considérer indéfiniment le peuple tunisien comme mineur et lui refusait son droit naturel a se gouverner lui-même. Toute notre argumentation à l’époque tendait a démontrer le contraire parce que nous étions convaincus de la maturité de notre peuple et de son aptitude a assumer pleinement les responsabilités publiques. Ce qui a été prouvé dans une première étape par sa victoire sur le régime du protectorat.
2) Aucun progrès notable ne peut être accompli sur le plan économique et social dans le cadre d’un système politique ou le peuple, qui est le principal intéressé en la matière, n’a aucun droit de regard c’est-à-dire ne participe pas au pouvoir de décision. C’est là d’ailleurs, le différend essentiel qui nous opposait aux fractions de Tunisiens sincères qui nourrissaient, la chimère de vouloir réaliser indirectement les aspirations populaires par la voie d’œuvres économiques ou sociales entreprises dans un contexte où l’administration du pays et son contrôle leur échappaient totalement. Et c’est la raison pour laquelle toutes leurs tentatives ont successivement échoué l’une après l’autre, consacrant ainsi la justesse de nos vues et donnaient la priorité a la prise du pouvoir par le peuple pour lui permettre de réaliser lui-même sa promotion dans les domaines où II se trouvait en retard.
Ce sont ces deux principes-clef qui ont présidé a la naissance du mouvement national au début du siècle d’ou le nom Parti et sa signification. Ils ont été aussi a la base de la crédibilité du Néo-Destour, de sa force, de son dynamisme, de ses structures démocratiques ainsi que du regroupement autour de toutes les forces saines de la nation a une époque où, pendant très longtemps, ses véritables membres représentaient numériquement moins de 1% de la population. II a pu ainsi accomplir des miracles malgré l’existence d’adversaires nombreux et varies dont le plus Irréductible était la coalition colonialiste. Malheureusement, a partir de 1960 la valeur de ces deux principes a commencé a être négligée pour se trouver aujourd’hui complètement ignorée. Les conséquences de cette évolution ont été d’abord la baisse progressive de l’enthousiasme populaire aussi bien dans l’ensemble du pays qu’au sein même du PARTI. puis l’apathie, la résignation, le mécontentement diffus et enfin l’hostilité larvée quasi générale.
Dans une coupure réelle et effective entre le peuple et son régime. A ce stade de la situation la confrontation des références trompeuses avec les réalités vraies s’impose comme une nécessite urgente et impérieuse si l’on veut éviter l’irréparable. En effet, la presque totalité des tunisiens applaudit à peu prés chaque jour en chœur pendant que toute la presse et la radio chantent a longueur de journée les louanges du régime. Mats pris Individuellement chacun critique en privé. Ces critiques très souvent fondées arrivent a se cristalliser autour de dénominateurs communs d’ordre politique, économique ou sociaux pour provoquer périodiquement des réactions sporadiques telles que les manifestations spontanées de Djlass, Kairouan, Msaken ou Sidi Ali Rais qui se terminent dans la répression souvent sanglante. Plus grave encore est l’action clandestine. Incontrôlée et Incontrôlable qui se traduit par la distribution de tracts, les Inscriptions séditieuses sur les murs pour s’organiser progressivement en conspirations qui se trament dans 1’ombre dont l’une a abouti au complot de 1962 qui a failli emporter tout le régime.
Parallèlement. se développe hors des frontières une autre opposition, non moins dangereuse, due au nombre toujours croissant de réfugies politiques fuyant le pays, auxquels s’adjoignent les émigres économiques qui n’arrivent pas a trouver d’emploi et constituent avec les premiers, un peu par- tout, des noyaux d’une opposition organisée mais animée par la seule hantise d’abattre le régime par la violence, toujours prête a utiliser tous les moyens dont elle peut disposer en faisant appel a l’aide étrangère quelle que soit sa forme ou son origine.
Cette opposition extérieure se trouve par surcroît renforcée par un apport constant de travailleurs a l’ étranger dont le mécontentement provient de leurs conditions de vie déplorables, aggravée par l’ indifférence a leur égard des représentations diplomatiques de leur pays. Elle acquiert encore plus de consistance et surtout plus de conscience et d’organisation en contact et avec la participation d’éléments estudiantins déçus par la politique nationale de leur pays et décides a rester a l’étranger au terme de leurs études.
L’ensemble de ces oppositions dues au mécontentement constitue, malgré leur apparente disparité, un facteur important de menace sérieuse. il peut, par lui-même, si des circonstances propices se présentent renverser le régime. A défaut il peut provoquer, consciemment ou non, l’intervention, d’autres forces internes ou externes dont l’action, isolée ou conjuguée avec les premières citées risque fort d’être décisive pour déboucher sur un coup d’Etat qui entraîne le pays dans une ère ou dictateurs se succéderont interminablement compromettant la promotion du peuple pour plusieurs générations. Face à ces dangers, sur quoi repose actuellement le régime ?
Les forces vives de la nation groupées au sein d’organisations populaires authentiques et bien structurées ont été, soit éliminées, soit transformées en simples instruments d’exécutons. Une réaction populaire favorable a la défense du système actuel est donc a écarter. Même si on la suscitait et la conduisait à l’occasion pour défendre le régime, elle resterait sans effet parce que les structures démocratiques qui lui donnaient vie, dynamisme, foi et vitalité ont été toutes détruites pour céder la place a de véritables appareils administratifs dont les fonctionnaires nommés se bornent a une routine quotidienne parce que mus uniquement par le mobile de l’intérêt personnel comme on va le voir un peu plus loin. Ils réagiront exactement comme avaient réagi les fonctionnaires du régime colonial devant l’offensive du mouvement national.
La dérive sécuritaire.
C’est ainsi que les effectifs de l’armée ont plus que doublé par rapport a ceux du temps du protectorat. La police a plus que triplé pendant que la garde nationale a presque quintuplé en comparaison avec l’ex-gendarmerie française. A ces effectifs s’ajoute la contribution importante des fonds secrets de la Présidence, des Ministères de l’Intérieur et des Affaires Etrangères et autres sources y compris une partie des crédits de lutte contre le sous-développement utilisés par les Gouverneurs à des fins de renseignements.
Mais cet appareil ainsi que les dépenses qu’il occasionne pèse très lourdement sur le petit pays qu’est le notre. Par l’activité qui en découle, il augmente le malaise d’un peuple qui a déjà prouvé sa capacité à se révolter contre un tel système et à le briser. Car, actuellement, tout citoyen, quelque soit son rang dans la société ou ses fonctions politiques, est étroitement surveillé par plusieurs polices qui s’affrontent dans une surenchère qui les oblige à inventer les renseignements.
Les surveillances s’exercent de la façon la plus maladroite même dans les ministères sur les hommes politiques et sur les techniciens, dans les organisations nationales et même dans le Parti. A l’Université ou les agents pullulent, on pousse le zèle jusqu’a charger les étudiants innocents, dans la proportion de I sur 10, de se surveiller les uns les autres et d’épier les faits et gestes de leurs professeurs, ouvrant ainsi de tristes perspectives pour notre jeunesse montante.
Dans les campagnes, les Gouverneurs omnipotents ont la haute main sur toute l’administration de la région, ils dictent leurs ordres indiscutables aux chefs de service locaux même aux techniciens auxquels ils se substituent en cas de besoin. Certains Gouverneurs se plaisent à entretenir cette guerre des polices et s’ingénient à créer la division parmi les populations en utilisant leurs propres réseaux de renseignements et en s’exerçant ainsi à développer leur habileté politique.
La pratique de ces méthodes policières qui n’ont aucun rapport avec la défense et la sécurité nationales, s’exerce contre les nationaux même a l’étranger et particulièrement en France, en Algérie et en Libye. La plus grande arme dans ce genre d’activité est le passeport auquel s’ajoute l’utilisation exagérée des fonds secrets. Le passeport est un droit constitutionnel dont bénéficie en principe chaque citoyen, il est souvent retire ou refusé au gré des autorités administratives sur la base de faux renseignements fournis par les informateurs intéresses.
C’est ainsi que les étudiants, parfois voués a une carrière brillante dont le pays peut être bénéficiaire, se voient privés de leur passeport et empêchés de terminer leurs études commencées à l’étranger, sur simple présomption, ils se trouvent ainsi brisés.
Les victimes peuvent être des travailleurs qui perdent le gagne-pain de leurs familles a cause du retrait de leur passeport, a l’occasion du congé passé en Tunisie, parce qu’ils sont signalés comme n’étant pas orthodoxes par des agents sans scrupules.
Dans les trois pays susmentionnés, de véritables brigades de polices tunisiennes opèrent presque au grand jour, encadrant littéralement travailleurs, commerçants et étudiants. Ces derniers en souffrent le plus parce qu’ils sont non seulement surveillés, mais aussi a cause de l’intervention constante de ces polices dans leurs affaires intérieures, intervention qui manifeste surtout lors des élections des sections de l’Union Générale des Etudiants en vue de truquer les votes ou d’intimider les jeunes électeurs, créant ainsi une atmosphère telle que les étudiants se trouvent acculés à se jeter aveuglement dans les mouvements extrémistes d’opposition les plus divers.
Des sommes considérables sont ainsi chaque année gaspillées sur les fonds des départements de l’Intérieure et des Affaires Etrangères au lieu d’être utilisées par les Ministères de l’Education Nationale et des Affaires Sociales a l’amélioration des conditions d’habitat des travailleurs et des étudiants, a la rétribution d’un nombre aussi grand que possible d’attaches culturels et sociaux s’occupant du sort de ces nationaux a l’étranger et enfin a la création d’œuvres sociales en leur faveur.
D’une façon générale, ce système policier, si actif tant à l’intérieur qu’a l’extérieur du pays, n’a que des aspects négatifs, il accentue le mécontentement, au lieu de le résorber, par la multiplication des atteintes aux libertés. Aucun citoyen n’est aujourd’hui a l’abri d’une mesure arbitraire.
Sur simple décision d’un gouverneur souvent mal inspiré, on est éloigné de sa résidence, ou envoyé au camp d’El Haouareb, sans qu’aucun compte ne soit tenu de la situation familiale ou matérielle de l’intéressé et sans même que soient examinés les aspects humains des conséquences d’une telle mesure.
Le cas est moins dramatique quoique beaucoup plus fréquent, des fonctionnaires de l’Etat qui sont mutés d’office, dans les mêmes conditions, non pas sur la base de normes professionnelles, mais selon le bon plaisir des autorités administratives.
La dépendance de la justice
Le mal n’est pas circonscrit a ces seules limites, des arrestations sont fréquemment opérées sans ordre de la Justice et restent souvent ignorées du public puisque la presse ne peut pas parler. Ceci rappelle un peu les lettres de cachet d’une période célèbre de l’histoire de France. Les victimes, condamnées ou pas, restent au secret, et, dans beaucoup de cas, leurs familles restent dans l’ignorance de leur lieu de détention. Nos prisons ressemblent en cela aux fameuses oubliettes du moyen- âge.
Tout cela se passe en Tunisie ou l’organisation judiciaire est l’une des plus vieilles dans le monde. Ces atteintes flagrantes aux droits de l’homme sont commises sans aucune considération pour cette Justice qui est pourtant, à tous les points de vue, digne des pays les plus civilisés. Alors, comment expliquer que cette justice se trouve dans l’incapacité ou plutôt dans l’impossibilité de jouer son rôle dans un pays qui se dit républicain et dont la constitution lui attribue toutes les prérogatives du 3eme pouvoir.
Pour expliquer ce phénomène et justifier l’attitude de la justice dans ce contexte, il y a lieu de se reporter a la conception actuelle du Pouvoir exécutif qui considère la séparation des pouvoirs, consacrée par la Constitution de 1959, comme un non-sens et un anachronisme dans la jeune Tunisie, d’ou les incursions fréquentes de l’exécutif dans le judiciaire et ses interventions publiques dans des cas précis notoirement connus.
Il y a aussi le fait que, des les premiers pas de la Tunisie indépendante, des promotions ont été opérées dans le corps, de la magistrature ne respectant pas les règles d’avancement dans la hiérarchie et créant des injustices au profit des magistrats considérés a tort comme patriotes et, par conséquent, fidèles au régime. L’humiliation de la magistrature a été achevée par l’épuration ou encore l’arrestation de certains de ses membres a la faveur d’évènements qui n’ont pas encore été tirés au clair.
Quant aux droits de la défense en matière juridictionnelle, on peut dire qu’en Tunisie, ils sont plutôt théoriques quand il s’agit de procès ou l’administration est mêlée de prés ou de loin. Le barreau a accusé des coups durs qui lui ont servi de leçon. il a connu l’incarcération de son bâtonnier, la dissolution de son conseil de l’ordre, son remplacement par un comite de gestion nommé, l’arrestation d’un membre éminent de ce même comite (député et responsable important du Parti dont il est l’un des plus vieux militants) et enfin sa mise en prison qui, au moins, n’aurait pas été si rigoureuse dans un pays tant soit peu démocratique.
Le complot contre la société civile
Dans le même ordre d’idées, on ne peut pas s’empêcher d’évoquer les assauts subis par les autres corps de l’élite tunisienne intellectuelle : médecins, professeurs, ingénieurs, pharmaciens, etc. Aux attaques publiques dont ils ont été tous l’objet, ils n’ont jamais eu l’occasion de répondre puisque la presse n’est pas libre et ils se cantonnent dans une attitude de réserve plutôt que de donner la mesure de leur compétence dont le pays a tant besoin.
Certains d’entre eux choisissent de quitter la Tunisie pour des cieux plus favorables a leur activité. En 1964, j’avais été voir un éminent professeur de médecine a Paris pour me faire ausculter. Au moment de l’examen, qui se déroulait devant une vingtaine d’assistants et en présence de l’un de ses confrères enseignant dans une faculté nord-africaine, le professeur aborda la question de la nouvelle faculté de médecine de Tunis et déclara qu’elle devait servir et suffire a elle-même pour les quatres pays du Maghreb, ajoutant qu’en principe, elle en avait bien les moyens. Pensant à l’aspect budgétaire du problème, je demandais à être éclairé davantage. Notre professeur qui connaît bien la Tunisie et les tunisiens, s’adressant a moi tout en se tournant de temps a autre vers son confrère assis a cote : « Savez-vous qu’ils ont un grand nombre de spécialistes qui enseignent dans les facultés de France pendant que la leur fait appel a des professeurs étrangers « . Immédiatement après la visite, je suis allé m’informer auprès des étudiants sur le nombre approximatif et la qualité des médecins auxquels faisait allusion notre professeur. La réponse générale est que nous avons dans ce cas une trentaine, au minimum, de spécialistes et que, sur plus de 400 étudiants en médecine, un pourcentage élevé a l’intention de ne plus rentrer.
Le contact avec les autres étudiants me permit de déceler le même comportement dans les autres disciplines. Sans désarmer, je demandais a voir un professeur tunisien pour discuter avec lui. On me prit rendez-vous avec un spécialiste dans l’hôpital même ou il exerce après son travail de faculté. On prit soin de me mettre au courant de ses idées politiques. Je me suis trouve en présence d’un grand patron très considère dans tout l’hôpital. A mes questions, il me répondit : » Ne croyez pas, Monsieur, que je reste a Paris parce que je ne suis pas d’accord avec la politique officielle ou parce qu’ici je gagne plus d’argent comme on se plait très souvent a le dire a Tunis, a propos des médecins, j’ai bien dépassé ce stade, je suis un chercheur, ma seule passion est mon métier que j’entends exercer dans la liberté. Or, en Tunisie, on vous empêche de travailler selon votre goût ; n’importe quel profane qui a une qualité politique quelconque a le droit de se mêler de vos activités techniques« . J’essayais de discuter avec lui sur ce point précis. il coupa court a l’entretien en disant : « Si vous n’êtes pas convaincu, vous pouvez continuer votre enquête auprès de tous ceux qui, comme moi, préfèrent ne pas rentrer en attendant des jours meilleurs et ils sont légions« . Cette réponse m’incita à pousser l’enquête qui m’édifia définitivement sur le drame de notre jeunesse qui est l’un des nombreux problèmes poses à notre pays.
LA CRISE DU PARTI
Pour voir clair dans tous ces problèmes, il serait rationnel de sérier les questions et de traiter en premier lieu du Parti. Nous devons avouer que, malgré l’esprit et la lettre de la Constitution, nous avons abouti en fait au parti unique de Gouvernement sans même y inclure le maigre correctif du « centralisme démocratique » tel qu’il a été prévu par les inventeurs de ce système.
Ainsi le Destour et le parti communiste, qui ne gênaient en rien le Néo-Destour, ni avant ni après l’indépendance, ont été purement et simplement supprimes au moment où leur influence était en déclin. Leur maintien aurait servi au Néo-Destour de point de repère dans son évolution et de miroir dans son action. Leur présence et leurs critiques auraient contribue à éviter les erreurs possibles du Parti sur lequel s’appuie le gouvernement, et ceci, sans bouger pour le gouvernement puisqu’ a eux deux ils ne rassemblent pas les 5% des suffrages. La chose est d’autant plus vraie que leur élimination est intervenue après la consolidation de l’Indépendance et surtout après la disparition de toute subversion.
L’éviction de ces deux partis a eu pour conséquence l’infiltration de leurs membres les plus dynamiques, principalement les communistes, dans les rouages du gouvernant et du parti où ils détiennent des responsabilités importantes. On peut, à ce propos, invoquer la conversion. Une question se pose alors : quel degré de sincérité accorder a la conversion d’un transfuge militant qui, tout le long de sa vie, a eu des idées différentes, voire opposées, et qui se rallie juste après que la victoire de son adversaire a été entièrement acquise ?
Cette question en amène une autre : par quel paradoxe un parti dissous soutient la politique du Gouvernement même qui l’a interdit en publiant des prises de position dans ce sens ? Ou encore, par quel hasard un gouvernement, qui a supprimé un parti, en arrive-t-il a justifier une partie de sa politique auprès de l’oplnion en se prévalant publiquement des positions du parti illégal a l’ égard de certains problèmes ?
Il est bien patent que la réponse a ces questions découle de l’expose qui précède. Ceci nous conduit tout naturellement à examiner la situation de notre parti, le Néo-Destour.
A partir de 1958. le Néo-Destour a commence a se transfigurer, malheureusement pas dans le meilleur sens. La suppression du mode électif dans la désignation des cadres régionaux était la blessure grave qu’il a reçue et qui commença à menacer sa santé. En effet, plusieurs mois avant le Congres de 1955, cette reforme a été introduite et appliquée, dissolvant les fédérations élues pour les remplacer dans chaque région par un délègue nommé par le sommet et muni des pleins pouvoirs.
C’était la une grave entorse faite d’une façon flagrante aux statuts du Parti dont les structures ne pouvaient être modifiées que par un Congres régulier. C’est aussi un coup très sérieux porté à la démocratie au sein du Parti. « Le Congres de Sousse a été mis devant le fait accompli contre lequel il ne pouvait rien puisqu’il était lui-même préparé par ces délégués. C’est a dire que les congressistes essaient choisis par eux ou désignés avec leur bénédiction. Puis ce fut, pendant longtemps, la longue succession de sanctions qui pleuvaient sur les militants au nom du bureau politique dont les membres n’étaient informés que le lendemain par les journaux. Ces militants sanctionnés n’avaient aucun recours, puisque le conseil de discipline prévu par les statuts n’a jamais fonctionné et les intéressés n’étaient même pas entendus.
L’ETAT PARTI
En 1964, ce fut le coup de grâce pour le Parti, toujours avant le Congres (Bizerte) et pour le mettre, encore une fois, devant le fait accompli : on décida de remplacer les délégués par les gouverneurs, chefs de région, qui devaient coiffer le Parti dans leurs provinces, chose qui ne s’est jamais vue dans ce qu’on peut appeler honnêtement un Parti.
En plus, le Congres se termine par des élections sans désigner les membres de son bureau politique qui seront nommés quelques jours après, non pas sur la base du scrutin mais selon d’autres critères. Et le bureau politique élargi, qu’on baptisa après coup comite central, comprend d’office les ministres, les gouverneurs, les directeurs d’administration et même les chefs de la police et de la garde nationale.
Le Parti devient alors, a tous les échelons, composé de simples citoyens qu’on peut qualifier de civils et de fonctionnaires d’autorité, donc de gens armés qui peuvent pour le moins intimider les premiers. Comment alors s’étonner de la disparition de toute franchise au sein de ce parti dont l’inefficacité s’est révélée au grand jour lors de la découverte du complot de 1962 ?
A cette occasion, tout le monde s’est trouvé surpris par l’évènement. Parti en tête. La conclusion à tirer et qui aurait dû être tirée, hélas immédiatement après le complot, est que le Parti en tant que tel n’existe plus. On peut l’appeler appareil d’exécution, administration de propagande, tout ce que l’on veut, mais pas un parti au vrai sens du mot.
Comment appeler Parti un corps inerte parce que sans âme qui l’anime, il n’a aucune liberté de mouvement et, par conséquent, aucun moteur qui s’appelle la foi, il ne bouge que lorsqu’il est secoue d’en-haut. L’utilité de son existence même, dans l’état actuel où il se trouve, est fort contestable parce qu’il fait double emploi avec certains services gouvernementaux. La discussion, au sein de ses instances et de celles de tous les organismes intermédiaires et de base, est devenue littéralement impossible par suite de sa propre composition. Est-il concevable qu’il y ait franchise et liberté d’expression dans une réunion groupant le simple citoyen et le fonctionnaire tout puissant qui le tient a sa merci et qui peut l’éloigner ou même l’emprisonner quand bon lui semble ?
Je commencerai par rendre hommage a la valeur et a l’intégrité de tous les camarades que j’ai connus au bureau politique en 1955. C’était une équipe entièrement dévouée au Parti et a l’intérêt général du pays et dont les unités, se complétant, constituaient un organe harmonieux et compétent dont le niveau ne le cédait en rien aux instances similaires des partis les plus modestes. Si ce bureau politique avait continue à se réunir régulièrement et a discuter des grands problèmes du Parti et du pays nous n’en serions pas arrives là aujourd’hui. Malheureusement, ces réunions ont commence à s’espacer de plus en plus depuis la prise du pouvoir jusqu’a cesser presque entièrement.
Je parle des réunions du bureau politique au grand complet avec participation du secrétaire général et surtout du président, car ce sont celles-là et seulement celles-là ou l’on prend les décisions. Or, ce genre de réunions peut se compter sur le bout des doigts et elles se tiennent presqu’exclusivement pour entériner un acte gouvernemental d’une grande gravite pris en dehors du Parti, ou pour exclure l’un de nos camarades, membre du bureau politique, en vertu du fameux article 16 qui permet aux membres du bureau politique de s’exclure mutuellement ou, pour mieux s’exprimer, permet au bureau politique de les exclure l’un après l’autre jusqu’a épuisement.
En plus de leur rareté, ces réunions ne comportaient ni procès-verbaux ni même ordre du jour, préétabli a telle enseigne que, dans la plupart des cas, on se trouve plusieurs camarades a nous interroger, a l’entrée, sur le ou les points a discuter, puisqu’on arrivait sans dossier, sans documentation préparée pour nous trouver dans la position très inconfortable ou chacun est obligé d’improviser tant bien que mal sa contribution par des idées nouvelles. C’est bien les raisons pour lesquelles le bureau politique n’a pas été a même déjouer normalement le rôle qui lui est dévolu.
Il est navrant et même extrêmement pénible d’écrire de pareilles vérités, mais il est nécessaire de revoir nos points faibles si nous avons la volonté et le désir de nous améliorer. Toujours à propos du bureau politique, il faut reconnaître qu’il y a des consultations individuelles faites par le président. Mais ce système est vicié a la base, en ce sens que la consultation ne touche pas tous les membres du bureau politique et surtout qu’elle exclut la confrontation des idées, d’ou les erreurs, les questions de personnes et la division au sein d’un organe composé a l’origine de camarades d’une même génération ayant vécu ensemble, lutté ensemble, souffert ensemble et vibré ensemble de la même façon : cette rupture de l’homogénéité de l’équipe s’est produite insensiblement mais effectivement et se corse par un autre élément, non moins déterminant, qu’on peut qualifier pour le moins d’anomalie et qui n’est autre que le cumul des responsabilités, celle de membre du bureau politique avec celle de ministre dans un régime présidentiel.
En effet, comment admettre qu’un ministre, constitutionnellement responsable uniquement devant son président qui peut le renvoyer a tout moment, puisse tracer a ce président la politique qu’il doit suivre au gouvernement ? Comment peut-on tenir la double position de législateur et d’exécutant simultanément devant la même personne ? C’est là, l’une des aberrations des régimes présidentiels bases sur le système du Parti unique lequel doit, en principe, être la source de la politique gouvernementale.
Tous ces facteurs historiques, personnels et constitutionnels expliquent l’effacement, combien regrettable, du bureau politique en tant qu’organe et en tant qu’individus. Sans incriminer personne, on peut affirmer, sans risque de se tromper que c’est cette situation tragique qui est a la base même de tout le mal dont souffre actuellement le pays, mal qui est du a l’absence d’une force politique, en l’occurrence le Parti, capable, d’élaborer une politique cohérente et de la suivre dans l’exécution. Car, en fait, le vide politique crée par l’absence de vie dans le Parti n’a été comblé ni par les organisations nationales, qui ont un caractère essentiellement professionnel, ni par l’existence d’institutions valables et efficaces.

Leader Sindycaliste  Ahmed Tlili